En Marge


Politique en France / Sunday, July 2nd, 2017

La France n’est pas de droite, elle est dans le déni.

Au crépuscule d’une défaite sans précédent pour la droite classique, plusieurs caciques républicains juraient encore à la télévision que les idées de droite étaient majoritaires parmi les français. On pourrait arguer que l’élection de Macron, sans équivoque un président qui gouverne(ra) très à droite sur de nombreux sujets, de l’économie à la lutte contre le terrorisme, en est la preuve par son impressionnant succès. On pourrait aussi s’amuser à additionner les voix aux présidentielles de Marine Le Pen, François Fillon, Nicolas Dupont Aignant et d’Emmanuel Macron, au risque de se rendre compte que ce serait plus déprimant qu’amusant. La réalité est beaucoup plus nuancée voire même source d’optimisme.

D’abord, à moins d’être aussi aveuglé qu’un premier ministre en état de grâce, personne de sensé ne valide l’hypothèse que la République en Marche triomphe aux législatives grâce à un vote d’adhésion et d’engouement des français. Plus d’un citoyen sur deux ne s’est pas déplacé au premier tour de ces élections. Du jamais vu. Un record de désintérêt, de désinvolture, de dégoût, au choix. De ceux qui sont allés voter, nombreux ont, à l’instar de mon voisin, décidé en toute bienveillance « de lui laisser sa chance ». Vous admettrez qu’il y a plus fin en terme de réflexion politique.

La moitié des électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour des présidentielles a voté pour lui pensant « faire barrage à l’extrême droite » ou « pour éviter un duel Fillon/ Le Pen ». Bien que l’intelligence d’un tel calcul puisse faire passer mon voisin de palier pour un stratège de génie, cela n’en fait pas des gens de droite. Quant à ceux qui ont adhéré au « projeeeeeeeet », les raisons de leur choix varient. Une Europe forte et protectrice, la libéralisation de l’économie, la fin des dogmatismes politiques, l’avènement du pragmatisme, du sérieux, une bonne tête, j’en passe. Il y a des raisons clairement de droite (flexibiliser le travail), comme il y a des raisons plus ou moins progressistes à ce vote d’adhésion (j’en cherche).

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La réalité, c’est qu’il s’est produit un déni collectif. Qu’il soit façonné par une couverture médiatique ostensible , c’est une évidence et une raison de son cimentage. Mais ce n’est pas suffisant à expliquer ce tour de force (ou de magie) politique. Pour ceux qui bénéficient plutôt de la mondialisation, c’est un déni facile. Il suffit de se dire que tout va bien autour de nous puisque tout va bien chez nous.  Ce sont les gens qui estiment que le progrès est un tout, que c’est autant le mariage pour tous que l’accès aux bananes bios d’Haïti. Un Macron les rassure puisqu’il leur garantit une continuité dans leur réussite économique et leur montre un visage ouvert et accueillant sur le monde. C’est le même déni que mon voisin, l’« écolo » qui trie ses emballages Monoprix. Il ferme les yeux sur les conséquences de ses actions (le chemin agricole et géographique de son produit, le besoin d’énergie pour recycler sa petite barquette, etc.). Et surtout, il ne voit pas le lien entre sa situation économique, heureuse,  et celle de ces gens moins fortunés que lui et qu’il ne côtoie pas mais qui sont une majorité à souffrir de l’hyperlibéralisation de l’économie mondiale.

C’est le vote des imbéciles heureux, qui n’a rien à voir à mon avis avec un vote de droite de conviction. Certaines de ces personnes pouvaient trouver sympathique le programme et la personne de Benoit Hamon mais les jugeaient trop idéalistes. D’autres se laissaient séduire par le discours de Jean-Luc Mélenchon mais lorsque ce n’était pas à cause de l’alliance bolivarienne, c’était la peur d’une sortie de l’Europe qui les ramenait à la « raison ». Ce seront les derniers à souffrir des politiques de notre nouveau président, et peut-être ainsi ses derniers défenseurs lorsque la précarité aura quintuplé, que l’état d’urgence n’aura plus rien d’urgent puisqu’il sera constitutionnalisé et que les catastrophes écologiques se feront de plus en plus fréquentes.

Et puis il y a les autres. Ceux qui ont foncé tête baissé dans le plan de com construit sur mesure. Ils y croient, eux, à l’homme providentiel venu de nulle part. Le sauveur, le messie, le nouveau leader du monde libre (rayer la mention pas encore utilisée par nos éditorialistes béats). L’assemblée leur donnera raison : fini la gauche, fini la droite, nous ne sommes plus qu’une seule et même famille en marche vers le progrès. Une figure de l’écologie au ministère de l’écologie, ça a du sens ! La droite aux finances, la gauche à la culture, fallait y penser ! Eux non plus ne verront pas le loup quand Nicolas Hulot ne fermera pas les centrales nucléaires, qu’il n’interdira pas le diesel, qu’il n’investira pas massivement dans le bio, etc. Ils n’y verront que du feu si le chômage baissait en même temps que le niveau de vie général. Seront-ils plus dérangés demain par la présence des militaires dans les rues qu’hier ? Auront-ils connaissance des assignations à résidence pour des raisons politiques ? Des pressions sur la presse ? Non, mais peut-être sentiront-ils les crispations autour d’eux. Peut-être verront-ils la misère derrière le vernis, la violence derrière la politesse. Peut-être se sentiront-ils trahis lorsqu’ils verront leurs députés empêtrés dans des affaires.

Peut-être alors que la rue prendra feu. Que certains trouveront des boucs émissaires pour ne pas se remettre en cause. Peut-être qu’après le déni, comme pour le deuil, il faudra faire place à la colère. Terreau fertile pour le front national. La revanche Le Pen ? Non. La France n’est pas de droite, juste dans le déni. Et si beaucoup ont trouvé la période politique ennuyeuse ou déprimante, je l’ai trouvée au contraire excitante et enthousiasmante.

Il y aura un avant et un après 2017. Macron aura permis un grand nettoyage dans les baronnies politiques (même s’il en a recyclé un bon paquet sous sa banderole). Mais surtout, on aura parlé de sixième république, de revenu universel, de possibilités d’accueillir les immigrés dans la dignité, d’économie sociale et solidaire, de paix, de bonheur. Un candidat qui a prôné des centaines de fois à la télévision la réduction des protéines carnées a failli devenir notre président. L’écologie politique a été portée par deux grandes figures de gauche. On a vu de l’espoir renaître dans les cœurs. 70 000 personnes ont écouté une homélie sur la paix à Marseille.

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Pour des dizaines de raisons, cela n’a pas été concluant dans les urnes. Mais c’est une graine qui ne demande qu’à germer. Un monde plus juste, plus solidaire, plus respirable, en somme un monde meilleur est devenu possible dans l’esprit de millions de français. Emmanuel Macron surfera un moment dessus. C’est tout le génie des bons communicants. Face au monstre Trump et sa sortie des accords de Paris, un logo a suffi pour enflammer les réseaux sociaux. « Make the planet great again » en guise de politique écologique. Mais après ?

Finalement, malgré une gauche « en marge », ou en recomposition, je ne suis pas inquiet. La France n’est pas de droite. Elle est dans le déni, mais ça ne durera qu’un moment.

 

– Matthieu Ponchel