Derrière les façades dorées du progrès, de ses mythes et de ses légendes, gisent les récits oubliés des vaincus de l’Histoire. A celles et ceux qui croient encore à la fiction néolibérale d’une dynamique politico-économique au service de l’amélioration des conditions de vie générale ; il est des versants de l’Histoire qu’on laisse sous silence, des vérités qui composent pourtant les fondements sur lesquels reposent notre société moderne : derrière la douceur de notre confort moderne, se cache un malaise social profond que le système politique réprime, et l’histoire de celles et ceux qui ont bâti notre monde et sur lequel notre édifice repose encore. Il est temps de lever le voile sur les pieds d’argile du colosse confusément appelé progrès et d’écrire l’histoire des dominations.
Histoire des dominations : le récit d’une convergence
Entre une vision limitée des oppressions sociales, ramenée uniquement à l’histoire de la lutte des classes, et les tentatives conservatrices pour effacer ou ignorer l’ampleur des discriminations, avec notamment une diabolisation des personnes concernées ; nous sommes sommés d’abandonner toute idée d’un récit des convergences. Pourtant, une simple question pourrait finir de balayer le scepticisme général : sur quoi repose notre monde ?
Sur quoi repose notre technique et notre confort ? Sur quoi repose notre classe ou notre groupe social ? Du smartphone sur lequel nous lisons ce texte à l’ordinateur qui nous sert à l’écrire, n’est-il pas vrai que nous profitons de l’exploitation des ressources au Congo, pays maintenu sciemment sous dictature pour la conservation de nos intérêts miniers, où prospèrent des multinationales qui profitent du travail d’enfants et de quasi-esclaves dans des mines de Cobalt tenues par des milices ? N’est-il pas vrai que les villes et les monuments que nous chérissons ont été bâtis des mains de nos anciens esclaves et opprimés ? N’est-il pas vrai que le bureau dans lequel nous écrivons, tout comme la plupart des appartements de ce pays, est maintenu propre par la sueur de millions de femmes qui subissent encore le rôle social dans lequel on les enferme, à qui l’on délègue un travail invisibilisé de tâches ménagères et que certaines entreprises véreuses recrutent, lorsqu’elles sont sans-papiers, pour balayer les bâtiments de France ? N’est-il pas vrai que le travail que nous avons pu trouver ou que le logement que nous avons pu louer, a peut-être été libéré du fait des discriminations qui touchent les personnes noires ou arabes et donc du racisme systémique (le vrai) qu’elles subissent tous les jours ?
Sur quoi repose notre monde ? Sur la multiplication des relégations sociales et la marginalisation. Sur la compétition au profit de certains. Sur la construction bout à bout d’une société pyramidale maintenue telle qu’elle par celles et ceux à qui toutes ces dominations profitent. La domination des blancs sur les personnes racisées, des hommes sur les femmes, des riches sur les pauvres … se rejoignent et se prolongent immanquablement avec la domination de l’humain sur la nature et le vivant. Toutes ces dominations partagent un point commun : l’enclavement dans une société construite fondamentalement sur la marginalisation, la subalternisation et la compétition. Tracer les liaisons entre les différentes structures de domination, c’est appeler à une déconstruction générale de notre système hiérarchisé vers la constitution d’une société égalitaire et émancipatrice. Selon Bookchin, père de l’écologie sociale : « de même que les relations de domination aliènent les personnes -c’est-à-dire détruisent ou réduisent leur potentialité humaine-, de même ces sociétés hiérarchiques détruisent la nature. Mener une politique écologique appelle donc une mutation des rapports politiques au sein de la société : protéger la nature suppose l’émancipation sociale. ». Prendre conscience que nous avons volontairement construit une société inégalitaire, implique d’en saisir l’amplitude et les conséquences sociales. Elles impliquent aussi un discours neuf sur l’écologie.
De l’écologie sociale à la frontière oubliée de l’antispécisme
Chercher à comprendre sur quoi repose le confort de notre monde mène logiquement à se demander à qui profite le crime ? Cette question, comme nous l’avons vu, devrait nous dévoiler directement celles et ceux que les forces conservatrices utilisent à leur profit : de l’immigré qui sert de bouc-émissaire pour justifier une réélection, aux classes populaires qui travaillent à l’accroissement des fortunes des gagnants du système hiérarchique, mais aussi à la nature et aux animaux que l’on exploite sans limite pour le profit de quelques multinationales. Car en effet, si les grandes fortunes continuent de fleurir encore et encore, ce n’est pas seulement parce qu’elles reposent sur l’exploitation d’autres humains, c’est aussi en grande partie parce que notre société a réduit la nature en un réservoir exploitable sans limite, ce qui n’est possible que parce que nous l’avons marginalisée (c’est-à-dire expulsée de notre univers culturel) ; parce que nous l’avons aussi infériorisée pour justifier moralement sa surexploitation (processus de subalternisation) ; et parce que nous l’avons usée dans l’optique illusoire d’une sainte croissance illimitée, au sein d’un système déconnecté, inégalitaire et ultraconcurrentiel (c’est-à-dire que nous l’avons livré à la compétition). Comme les mécanismes de dominations explicités plus haut, la nature subit les mêmes processus de marginalisation, de subalternisation et de compétition. A la différence près que la domination que subit la nature ne limite pas son impacte aux personnes discriminées, mais elle peut nous conduire toutes et tous à l’effondrement. Si en découvrant les alertes du GIEC à ce sujet certains s’en mordent désormais les doigts, c’est parce qu’ils voient bien que la dynamique de la domination achemine doucement notre civilisation vers un précipice bien sombre. A ceux que l’esclavage, le néo-colonialisme, la pauvreté qui s’accroit ou les féminicides n’avaient pu convaincre des tendances suicidaires des sociétés hiérarchiques, la domination de la nature et du vivant offrent chaque jour une nouvelle démonstration terrifiante que la volonté de puissance de notre civilisation est une bombe à retardement qui touche(ra) tout le monde tôt ou tard.
Et si le combat contre cette tendance peut nourrir les luttes sociales, il met donc aussi le doigt sur une conséquence oubliée de la déconstruction des dominations : une société libérée des processus de domination n’est pas qu’une société émancipatrice, anticapitaliste, féministe ou antiraciste, elle est logiquement aussi une société écologique et antispéciste ! Car si la société se construit par hiérarchisation, si la nature est expulsée de nos considérations morales et de notre habitat, puis abandonnée aux penchants voraces du capital, le vivant l’est tout autant ! Derrière la construction d’une énième mine ou la pollution d’un océan de nos déchets, ce sont les habitats de toutes les espèces vivantes que l’on décime. Le tableau est désastreux : 60% des animaux sauvages ont déjà disparus durant les 40 dernières années, 80% des insectes ont été exterminés rien qu’en Europe où 400 millions d’oiseaux sont déjà morts et 3 milliards dans le monde. Nous sommes entrés dans la sixième extinction de masse, menaçant toutes les espèces vivantes de la terre et par conséquent, nous aussi. Et au-delà des effets collatéraux de la voracité du capital, la voracité humaine est peuplée de cimetières : tous les ans ce sont 1000 milliards de poissons qui sont péchés, transformant les océans en désert, et ce sont entre 60 et 150 milliards d’animaux terrestres qui sont abattus. Selon la FAO, l’élevage et l’ensemble des composants nécessaires à son fonctionnement représente 18% des émissions de gaz à effet de serre, soit plus que les transports qui en constituent 13%. Actuellement, l’ensemble des terres agricoles représentent 33 millions de km2, soit une surface équivalente à celle du continent Africain, or 70% des terres que l’on cultive sert à alimenter le bétail. Tandis que nous pleurions la disparition de la forêt amazonienne au Brésil, nous ne pointions pas que ces immenses feux de forêts servent à la mise en place de pâturages ou de champs cultivés pour nourrir des steaks en devenir. Sans viande, nous n’aurions besoin que de 1/5 de cette surface pour nourrir toute l’humanité, ce qui permettrait de végétaliser et reboiser une surface équivalente à la Russie (17 millions de Km2). Les impacts d’une telle perspective en termes d’absorption des gaz à effet de serre ou de sauvegarde de la biodiversité sont incalculables. De même, alors que des régions entières commencent à manquer d’eau, l’idée qu’il faut 15 000 litres d’eau pour 1 kg de steak et seulement 900 litres pour 1 kg de soja, devrait nous interroger de plus en plus. Une étude menée par des chercheurs de l’université d’Aberdeen sur le régime végétarien montre « que des réductions de plus de 70% d’émissions de Gaz à Effet de Serre, et 50% de consommation d’eau, ont pu être atteintes en passant d’un régime occidental typique à des régimes plus respectueux de l’environnement. ». Des résultats qui seront confirmées par l’outil Agrybalise de l’Ademe qui démontre qu’un repas végétarien consomme 440 gCO2 quand un repas classique avec du bœuf en consomme 4500 gCO2. Il est clair devant toutes ces données que l’exploitation illimitée de la nature et des animaux, permise par notre déconsidération morale envers le vivant et la nature, est une arme de destruction massive pour l’avenir de toute la planète ! En d’autres termes, cette hécatombe ne vient pas de nulle part : elle est issue de l’alliance parfaite entre la voracité du capital et la voracité humaine, de l’injustice sociale, du racisme et de la dépréciation morale d’êtres vivants et d’habitats jugés sauvages et inférieurs. Sur quoi repose notre mode de vie (occidental) et notre confort ? Sur la domination d’êtres humains sur d’autres humains et sur la destruction massive du vivant, l’un et l’autre se liant indubitablement chaque fois que le mépris raciste envers les peuples indigènes d’Amazonie alimente un feu de plus pour remplir les rayons boucheries des pays riches ; chaque fois que le capitalisme alimente le gosier béant du patriarcat pour attaquer Greta Thunberg et toutes les femmes qui défendent leur terre au Chipko en Inde, au Mexique, au Brésil, au Burkina Faso ou au Congo.
L’antispécisme comme paradigme écologique et philosophique
Dès lors, l’antispécisme est une arme de plus pour soulever la question de la domination en pointant spécifiquement celle que nous exerçons sur la nature et le vivant. Il est une réponse de plus à cette énième domination qui fonctionne selon les trois principes évoqués plus haut de marginalisation, subalternisation et compétition.
Mais d’une question écologique, il devient une réponse philosophique. Toutes les études menées ces dernières années n’ont fait que prouver que les animaux étaient des êtres sensibles. Ils souffrent et ils peuvent ressentir du plaisir. Ils construisent des habitats, parfois des sortes d’outils ; ils s’expriment de façon complexe, ont conscience d’eux-mêmes, ont des représentation mentales, comprennent ce que d’autres animaux envisagent de faire, sont capables de résoudre des problèmes complexes, assimilent des concepts abstraits, se projettent sur le long terme… autant de privilèges que l’on croyait réservés aux seuls humains, de sorte que de jour en jour, la science contribue à rendre la frontière entre l’humain et l’animal de plus en plus floue. A tel point que la question demeure : si les animaux sont conscients de ce qu’ils ressentent, s’ils savent où ils sont, avec qui ils sont, s’ils se montrent capables de facultés complexes : comment l’homme peut-il continuer à les traiter comme des objets, à s’en servir comme des jouets ou des souffres douleurs, à les exploiter, à les enfermer, à les martyriser ou à les maltraiter ?
Il ne s’agit donc pas seulement de les respecter (combien de maîtres « respectaient » les esclaves qu’ils soumettaient ?) mais de considérer leurs intérêts comme égaux aux nôtres. Or nous continuons de nous aveugler sur le sort qui leur est fait. Comme le dit la chercheuse Florence Burgat, nos rapports aux animaux est emplis de contradiction : « Il y a d’un côté l’animal de compagnie que l’on caresse, de l’autre l’animal de laboratoire, que l’on tente éventuellement de protéger de souffrances inutiles, de l’autre encore l’animal gibier, que l’on n’hésite pas à abattre et enfin l’animal de boucherie et d’élevage, que nous exploitons de façon de plus en plus intensive. ». Pire, ils sont le fruit d’aveuglement volontaire : “La cruauté qui choquait les passants à la fin du XIXe devant le spectacle d’animaux égorgés en direct sur les marchés, est désormais cachée. Mais la réalité est la même si ce n’est plus dure qu’à cette époque. Je ne vous citerai qu’un exemple : aujourd’hui, la viande de veau que vous achetez est blanche, et non pas rose. Pourquoi ? Parce que l’animal tend vers l’anémie. Et pourquoi souhaite-t-on des veaux quasi anémiés ? Parce qu’ils sont nourris avec des poudres issues des excédents laitiers européens, et non avec de l’herbe broutée dans les champs”. Pourtant, si ces êtres souffrent, s’ils sont doués de sentience, s’ils ont conscience parfois d’être torturés, alors ce ne sont donc ni des objets ni des biens de consommation. A minima un animal devrait avoir le droit de vivre sans subir de souffrances inutiles et sans traitement cruel à son encontre.
Partant de ce principe moral, nous nous devons d’en finir avec les expérimentations cosmétiques et les expérimentations pseudo scientifiques sur les animaux, et, à terme, nous devrons en finir avec nos régimes carnés. Car élever un animal dans le but de le tuer pour ensuite le manger, c’est placer son plaisir gustatif avant l’intérêt objectif d’un être vivant doué de conscience. C’est défendre une habitude ou une tradition qui ne nous est pas nécessaire, avant l’intérêt vital d’un être qui envisage sa vie, se projette et souffre. A ce titre, nous pouvons défendre des élevages moins intensifs mais in fine, le berger tue les boucs « inutiles » pour former son troupeau de chèvres. Le fermier élève peut-être avec amour son cochon, mais il le mènera à la mort lorsque lui le décidera. La finalité de la relation homme/animal demeure encore fondé sur l’abatage du deuxième au profit du confort du premier.
La peur que provoque ce changement de pensée dans notre société, alimentée par des argumentations bancales, n’est que le signe d’une résistance au changement, qui peut rappeler la façon dont nos sociétés ont résisté longtemps (et résistent encore parfois) à l’antiesclavagisme ou à l’IVG. L’antispécisme, comme l’antiracisme ou le féminisme, nous met face à nos propres contradictions, révèle une société hiérarchique, fonctionnant sur le maintien de privilèges non-fondés et injustes, que l’on doit déconstruire. La question de savoir, « sur quoi repose notre monde ? » et les injustices qu’elle dévoile revient encore, inlassablement. Elle appelle à la déconstruction des rapports de domination pour la construction d’une société émancipatrice. Elle appelle à une vraie écologie de transformation capable de prendre en compte tous ces rapports. Elle appelle, comme le soulignait Bookchin, à une écologie sociale. Et si cette écologie sociale en appelle au féminisme ou à l’antiracisme autant qu’à l’antispécisme, elle appelle aussi à la déconstruction des rapports marchands et donc à ne pas nous tromper d’ennemis.
Les chemins de l’émancipation : nous ne nous trompons d’ennemis pour autant !
Dans le sillage de la prévalence humaine sur le monde vivant s’engouffre tous les versants du capitalisme. Défendu par le mythe du « There is no alternative » autant que par la légende du ruissellement, il prospère et fait prospérer le sommet de la pyramide sociale, construite sur une montagne de cadavres en expansion constante. Dans ce contexte, la surproduction alimentaire joue son rôle dans la fable de la croissance mais nourrit surtout les comptes en banque du peu de gagnants du système. Cette évidence devrait suffire à décrire l’hypocrisie globale d’un système qui veut nous persuader que nous avons besoin de plus de poissons, de plus de bétail, de plus de pâturages, de plus de production agricole et en conséquence, de plus de pesticides, de plus d’engrais et de plus d’antibiotiques.
Pourtant l’élevage intensif continue de croître parce que les agriculteurs partout dans le monde sont soumis au diktat du capitalisme. En France, 1 agriculteur se suicide tous les deux jours. Ils sont acculés par les dettes, par les fluctuations arbitraires du marché, par des multinationales lointaines. Ils sont abandonnés par des élites politiques plus soucieuses de caresser le CAC40 dans le sens du poil que de tendre la main à celles et ceux qui nous nourrissent. Dans ce monde, l’agriculteur et l’éleveur sont eux aussi prisonniers de la chaine qui attache les dominations entre elles et écrase sans distinction le vivant et les oubliés du monde. La croissance n’aime aucun animal (humain ou non humain) et dans son élan ravageur traine le monde vers des cataclysmes quotidiens.
En ce sens, l’antispécisme n’est pas qu’un discours sur l’égalité morale des animaux, elle est aussi une voie vers la fin de ce système économique, un pas de plus vers la déconstruction des hiérarchies. Non pas pour briser tous les rapports avec les animaux et le vivant, mais les reconstruire. Non pas pour accuser froidement l’éleveur local de ne pas aimer ses bêtes, mais pour construire un monde où ces bêtes seront ses égales et n’auront plus à souffrir inutilement. C’est un geste de libération : autant de l’agriculteur, pressurisé par le profit, que des milliards de non humains qu’un monde libéré de la surconsommation et de la surproduction n’aura plus à tuer. C’est un geste d’émancipation pour toutes et tous ainsi que pour chaque animal, dont la personnalité (songez à celle de votre chien ou de votre chat pour savoir qu’elle existe) et l’habitat pourront être respectés. C’est une reconfiguration de notre mode de vie en vue de la fin d’une dichotomie factice d’avec la Nature. Lorsque nous défendons l’antispécisme, nous ne nous trompons pas d’ennemi : nous pointons la hiérarchie, la même qui soutient le sexisme, le racisme ou le capitalisme ; la même qui soutient le spécisme et notre séparation du vivant ; la même qui empêche, en fin de compte, l’avènement de l’écologie et, avec elle, d’une société libérée.
André Rebelo et Matthieu Ponchel, Climat Social